Sur la Riviera athénienne, Avra avait déjà trouvé sa place grâce à une formule qui paraît simple mais qui demande une exécution sans faille : un grand bar d’hôtel, une vue sur la mer Égée et une solide maîtrise des classiques. Depuis l’arrivée de Nikos Tachmazis à sa tête, l’adresse du Four Seasons Astir Palace Hotel Athens ouvre pourtant un nouveau chapitre. Avec Senses, son menu 2026, le bar ne renie pas ce qui a construit sa réputation. Il enrichit plutôt son vocabulaire. Les classiques demeurent, désormais retravaillés avec des ingrédients grecs et les techniques développées dans son laboratoire, tandis qu’une nouvelle famille de créations place la saison, la Méditerranée et la perception sensorielle au centre du verre.
Installé sur la péninsule de Vouliagmeni, à une trentaine de minutes du centre historique d’Athènes, Avra possède déjà un décor difficile à concurrencer. La lumière traverse les grandes baies vitrées, la mer s’étend en contrebas et le bar change progressivement de visage au fil de la journée : lounge lumineux l’après-midi, il devient plus électrique à la tombée du jour, notamment les week-ends avec ses DJ sets. Cette capacité à évoluer sans changer de lieu est aussi celle que l’équipe cherche désormais à appliquer au cocktail.
Senses, quatre saisons grecques dans le verre
Le nouveau menu se lit en quatre chapitres — Senses, Avra Aperitivos, Avra Favourites et Avra Highballs — mais son manifeste se trouve dès les premières pages. Senses prend quatre ingrédients comme points de départ : l’herbe, les baies, la menthe poivrée et le charbon. Quatre matières auxquelles correspondent les quatre saisons grecques. Pour prolonger le jeu, chacune est accompagnée sur la carte d’une illustration dessinée à la main intégrant un élément « scratch & smell ». Avant même de boire, le nez entre dans la partie.

Le propos pourrait facilement basculer dans le gadget. Il fonctionne surtout parce que le liquide reste au centre de l’expérience. Le principe n’est pas d’accumuler les ingrédients méditerranéens pour revendiquer une origine, mais de partir d’une sensation familière et de la traduire avec les outils d’un bar contemporain.
Grass évoque ainsi les jardins au printemps, juste après la pluie. Inspiré de la structure d’un Old Fashioned, il réunit Chopin Wheat Vodka, Lost Explorer Mezcal Espadín, distillat de concombre, extrait de citronnelle et gomme d’herbe fraîche. Le mezcal apporte la profondeur tandis que concombre, citronnelle et herbe installent une fraîcheur végétale presque tactile.

Avec Berries, Avra passe à l’été et change complètement de texture. Mataroa Dry Gin, mélange de baies pressées à froid et liqueur de marasquin rencontrent une glace kaimaki. Cette dernière référence à la tradition glacière grecque apporte une dimension gourmande à une recette inspirée du Clover Club. Le fruit rouge n’est donc pas traité uniquement sous l’angle de l’acidité ou de la sucrosité : température et texture participent pleinement à la construction du cocktail.

Peppermint traduit l’automne dans un registre plus immédiatement désaltérant. Angostura Reserva Rum, infusion de jasmin, sensation rafraîchissante de menthe poivrée, réduction de Coca-Cola et citron vert pressé à froid composent un drink situé quelque part entre Mojito et Cuba Libre. Une architecture volontairement lisible, derrière laquelle le laboratoire intervient pour isoler et préciser les sensations.

Enfin, Charcoal referme le cycle sur l’hiver. Calle 23 Tequila Blanco, pamplemousse pressé à froid et extraction de bois de rose brûlé construisent une interprétation plus sombre et fumée, dans un esprit Martini. Le communiqué évoque les feux qui couvent pendant l’hiver : une image que le cocktail traduit davantage par la torréfaction et le fumé que par une démonstration visuelle. Les quatre créations Senses peuvent par ailleurs être commandées en version sans alcool, signe que le Low & No est ici intégré au concept plutôt qu’ajouté en marge de la carte.

Les classiques ne disparaissent pas, ils changent d’accent
C’est une dimension importante de cette nouvelle carte. Avra était connu pour la solidité de son répertoire classique et Tachmazis ne cherche pas à l’effacer au profit d’une carte exclusivement conceptuelle. Le classique devient au contraire une sorte de grammaire commune, à laquelle le bar ajoute un accent grec et les techniques du Lab.
Le chapitre Avra Aperitivos en donne une première illustration. Le Spritz conserve immédiatement ses repères italiens mais associe Aperol, solution de rhubarbe fermentée, Mataroa Dry Gin, distillat de jasmin et Prosecco. Le Garibaldi travaille Campari, orange pressée à froid et fleur d’oranger, tandis que le Bellini associe pêche blanche, Prosecco et fleur de pêcher. Plus singulier encore, le Campari Old Fashioned resserre le cocktail autour du bitter italien, d’un sirop osmotique de framboise et de bitters à la framboise. Le Sgroppino, lui, conserve sa vocation rafraîchissante autour du citron et de la vodka.
La partie Avra Favourites va plus loin en reprenant cinq cocktails qui ont participé à l’identité du bar, mais désormais relus par Tachmazis. Le Paper Plane, longtemps parmi les meilleures ventes de la maison, reçoit ainsi un bourbon Michter’s infusé au thé grec de montagne, associé au citron pressé à froid et à l’Amaro Nonino. Le Dirty Martini prend une direction franchement hellénique : vodka Chopin infusée à l’huile d’olive grecque, Assyrtiko et saumure savoury, avec une olive locale pour terminer le service.
Même principe avec le Pisco Sour, dont le pisco laisse ici la place au tsipouro Rocks and Grapes, accompagné d’un distillat de jasmin, d’une gomme au pollen d’abeille et d’un vin blanc infusé aux feuilles de vigne. La Margarita associe tequila reposado, citron carbonisé, liqueur d’agrumes brûlés et gomme saline ; le Pendennis Club travaille pour sa part un gin infusé aux abricots secs, citron vert, gomme d’abricot et bitters aux fruits rouges. Les classiques sont reconnaissables, mais aucun n’est reproduit mécaniquement.
C’est probablement là que le nouveau menu trouve son meilleur équilibre : Senses fournit le terrain de création pure tandis que Favourites entretient la mémoire du bar. L’un n’a pas vocation à remplacer l’autre.
Highballs, l’autre visage de la création
Après l’intensité sensorielle du premier chapitre, les Avra Highballs privilégient la fraîcheur et la buvabilité. Cinq recettes autour des fruits et des herbes exploitent la richesse du répertoire végétal grec tout en conservant la légèreté attendue de cette famille de cocktails.
Apple associe Michter’s Rye, pomme verte pressée à froid et bois de cèdre. Strawberry rapproche sirop osmotique de fraise, eau de tomate et cachaça, une combinaison qui joue sur la proximité aromatique inattendue entre fruit rouge et tomate. Pine est plus complexe : Axia Mastiha Spirit, aiguilles de pin, bois de rose, kiwi pressé à froid et mezcal Los Siete Misterios dessinent une expression résineuse, acidulée et fumée.
Nouveau venu pour 2026, Blossom réunit Macallan 12 Year Double Cask, liqueur de pêche et fleur d’alysson. Mint, enfin, associe Angostura 5 ans infusé à la menthe, distillat d’Angostura bitters et Champagne. Deux créations qui illustrent bien la manière dont Avra envisage désormais le highball : non comme un simple spiritueux allongé, mais comme un cocktail construit dont la légèreté finale dissimule une préparation importante en amont.
Avra Lab, la partie invisible du verre
Car derrière cette apparente simplicité se trouve l’un des éléments essentiels pour comprendre le programme : Avra Lab. Distillations, extractions, fermentations, infusions, clarification, travail sur les températures et maîtrise de la dilution permettent de déplacer une grande partie de la complexité technique hors de la vue du client.
Le laboratoire ne travaille d’ailleurs pas uniquement pour Avra. Sous la direction de Nikos Tachmazis, Christos Kalogeropoulos et Petros Pattisy développent plus de 70 recettes destinées à l’ensemble des bars, restaurants et banquets du Four Seasons Astir Palace. Le bar visible n’est donc que la partie émergée d’un véritable programme liquide à l’échelle du resort.
La démarche est intéressante parce qu’elle inverse une tendance parfois présente dans la mixologie contemporaine : montrer la technique pour démontrer la complexité. À Avra, celle-ci doit au contraire disparaître au moment du service. Tachmazis résume sa philosophie par une recherche de raffinement sans complication superflue : température, dilution et équilibre sont travaillés en amont pour que le cocktail paraisse naturel une fois posé devant le client.
Cette recherche se prolonge jusqu’au Garden to Bottle, atelier durant lequel les clients récoltent des ingrédients saisonniers dans le jardin de l’hôtel avant de les transformer, avec l’équipe, en cocktail embouteillé en utilisant certaines techniques du laboratoire.
Nikos Tachmazis, de Londres à la Riviera athénienne
Arrivé à la tête d’Avra en 2025, Nikos Tachmazisapporte un parcours qui explique en partie cette rencontre entre rigueur internationale et identité locale. Il commence derrière le bar en Grèce à 18 ans avant de poursuivre sa carrière à l’étranger. À Londres, il passe notamment par Bar Termini, alors régulièrement classé parmi les World’s 50 Best Bars, puis devient Bar Manager d’Artesianen 2022. Son parcours l’amène également au sein de Four Seasons à Londres et Milan, avant son retour à Athènes.
Cette expérience londonienne a laissé une trace évidente dans sa manière de penser le bar : précision technique, capacité à lire le client et conception de l’hospitalité comme un service adaptable plutôt qu’un cérémonial figé. Son retour en Grèce ne consiste cependant pas à importer un modèle londonien sur la Riviera. Toute la nouvelle carte montre plutôt le mouvement inverse : employer les outils acquis à l’étranger pour donner une expression contemporaine à des marqueurs locaux — mastiha, thé de montagne, Assyrtiko, huile d’olive, herbes, agrumes, fleurs ou feuilles de vigne. Le Four Seasons présente aujourd’hui sa vision autour de trois idées : craftsmanship, émotion et connexion avec le client.
Cette ouverture internationale se retrouve aussi dans le Great Sunday Club, programme de takeovers lancé en 2023. Des bars de New York, Bangkok, Paris, Séoul ou Londres sont venus confronter leurs signatures à celles de l’équipe d’Avra ; en 2026, le programme a notamment accueilli Satan’s Whiskers et Barro Negro, et poursuit ses collaborations internationales pendant la saison estivale.
L’art de vivre Four Seasons, version Riviera athénienne
Difficile enfin de détacher Avra de son écrin. Le Four Seasons Astir Palace n’est pas un hôtel urbain auquel on aurait ajouté un bar avec vue. Installé sur 30 hectares de péninsule, l’établissement compte 303 hébergements, dont 200 chambres, 42 suites et 61 villas ou bungalows. Le domaine, ouvert sous pavillon Four Seasons en 2019, conserve l’héritage de l’ancien Astir Palace, adresse de villégiature historique de la Riviera depuis les années 1960.
Deux bâtiments principaux proposent deux lectures du séjour. Nafsika, plus animé et tourné vers la vie du resort, offre la mer depuis ses chambres ; Arioncultive une atmosphère plus paisible, tandis que les bungalows s’égrènent au bord de l’eau, certains avec leur propre bassin. Trois plages privées, piscines, spa, restaurants et promenade littorale composent un ensemble où l’on peut assez facilement oublier que l’Acropole et le centre d’Athènes restent à une trentaine de minutes.
Le dimanche en donne sans doute l’une des meilleures illustrations. Le brunch devient un rituel prolongé où le cocktail participe pleinement à l’expérience, jusqu’au trolley à Bloody Mary, préparé et personnalisé au gré des préférences. Un détail de service très Four Seasons : transformer un classique universel en moment d’hospitalité, avec ce mélange de mise en scène et de décontraction qui caractérise le resort.
Et c’est finalement la même logique qui traverse Senses. Avra aurait pu se contenter de sa terrasse, de son panorama sur l’Égée et de classiques impeccablement exécutés. Le nouveau menu choisit au contraire d’utiliser ce cadre comme matière première. L’herbe après la pluie, les baies de l’été, la fraîcheur de la menthe, le bois brûlé, l’huile d’olive ou le thé des montagnes deviennent les fragments d’une Grèce contemporaine.
Le paysage est spectaculaire ; chez Avra, le véritable enjeu consiste désormais à réussir à le mettre dans le verre.






























